Alexis Lourgo, Directeur général de SBIF : «On n’investit pas en Bourse comme on joue au loto»

Pour la troisième fois en l’espace de dix ans, l’Etat burkinabè a lancé du 10 au 14 novembre 2013, un emprunt obligataire sur le marché financier de l’UEMOA.

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Alexis Lourgo, Directeur général de SBIF : «On n’investit pas en Bourse comme on joue au loto»

La cérémonie de première cotation est intervenue le vendredi 14 février 2014 au siège de la Bourse régionale des valeurs mobilières à Abidjan (cf. L’Observateur Paalga du lundi 17 février 2014). Dans l’entretien qu’il nous a accordé au 18 rue Anoma au Plateau, après la cérémonie, Alexis Lourgo, directeur général de la Société burkinabè d’intermédiation financière (SBIF) qui a structuré et coordonné l’opération, revient en détail sur cet appel public à l’épargne. Et se prononce sur la pratique boursière qui, à l’en croire, n’est pas un jeu d’argent comme on pense souvent.

Vous avez clôturé depuis le 14 novembre 2013 l’emprunt obligataire du Trésor public 6,5% 2013-2020. Rappelez-nous le cadre dans lequel cette opération a été initiée par l’Etat burkinabè et quels sont ses objectifs.
• Le ministère de l’Economie et des Finances du Burkina Faso a autorisé la Direction générale du Trésor et de la Comptabilité publique à procéder à une émission d’emprunt obligataire par appel public à l’épargne d’un montant indicatif de 55 milliards de FCFA sur le marché financier régional de l’UEMOA.
Pour structurer et coordonner la réalisation de cette opération, le MEF a donné mandat exclusif à la Société burkinabè d’intermédiation financière (SBIF) qui avait par le passé, avec la participation active des autres sociétés de gestion et d’intermédiation sœurs de l’UEMOA, réalisé avec grand succès les deux précédentes émissions obligataires du Trésor du Burkina.
Pour ce qui concerne les objectifs de cet emprunt, il faut tout d’abord rappeler que la Stratégie de croissance accélérée et de développement durable (SCADD) constitue actuellement le référentiel central de la politique économique et sociale du Burkina Faso.
Dans le cadre de la réalisation du programme d’investissement du gouvernement contenu dans ce document de référence, il est prévu, entre autres sources de financement, la mobilisation de ressources au plan national et sous-régional à travers notamment des émissions d’obligations.
L’emprunt obligataire du Trésor public du Burkina dénommé emprunt TPBF 6,50% 2013-2020 s’inscrit dans ce sens et vise la mobilisation de ressources nécessaires pour le financement de projets porteurs de croissance et de développement économique et social du Burkina.

Au fait, comment peut-on définir pour le profane «un emprunt obligataire» en français aussi facile que possible ?

• Un emprunt obligataire est un emprunt lancé par une entreprise ou un Etat matérialisé sous forme d'obligations qui sont achetées par des investisseurs.
Les obligations sont des titres représentatifs de créances sur l’entreprise ou l’Etat.
On définit l’obligation comme un titre de créance négociable émis par une société ou l’Etat.
Dans le cas d’espèce, l’Etat du Burkina via le Trésor public a émis un emprunt obligataire sur le marché financier. Les acheteurs des obligations reçoivent des titres qui sont dématérialisés. Ces titres appelés obligations donnent le droit à ceux qui les ont achetés de percevoir un revenu appelé intérêt.
La valeur nominale, la valeur unitaire de chaque obligation du Trésor public du Burkina, est de 10 000 FCFA.
Celui qui achète une obligation du Trésor public du Burkina prête en fait des fonds à l’Etat et reçoit en retour un revenu appelé intérêt.
Pour l’Emprunt obligataire du Trésor public du Burkina Faso, 6,50% net, 2013-2020, le montant à emprunter était de FCFA 55 milliards, la valeur nominale de chaque obligation de FCFA 10 000, la durée de 07 ans, et le taux d’intérêt de 6,5% l’an.

Vous rappeliez plus haut que c’est la troisième opération du genre que vous réalisez au profit de l’Etat burkinabè. Quelles étaient les précédentes et à quoi ont-elles servi ?

• En mars 2003, dans le cadre de la mobilisation des ressources financières nécessaires au financement de son programme d’investissement économique, le gouvernement du Burkina Faso avait déjà mandaté la SBIF pour structurer et coordonner l’émission sur le marché financier de l’UEMOA d’un emprunt obligataire public d’un montant de 15 000 000 000 FCFA d’une durée de quatre ans.
Il avait pour objectif principal d’assurer le préfinancement des investissements du projet d’aménagement de la Zone d’activités commerciales et administratives de Ouagadougou, communément appelée ZACA.
L’opération a connu un grand succès puisque les souscriptions avaient atteint le montant record de FCFA 50 milliards.
L’Etat a absorbé FCFA 25 milliards dont 15 000 000 000 FCFA, comme prévu, pour financer le projet ZACA et 10 000 000 000 FCFA pour la SONABEL.
En décembre 2011, l’Etat burkinabè nous a encore mandaté pour arranger l’émission sur le marché financier de l’UEMOA d’un emprunt obligataire public d’un montant de 35 000 000 000 FCFA et d’une durée de cinq ans.
Ce second emprunt a aussi connu un grand succès puisque le montant mobilisé et absorbé a été de FCFA 60,6 milliards.

Quels sont les chiffres-clés du présent emprunt obligataire qui vient d’être clôturé ?
• A la date de clôture le 14 novembre 2013, les souscriptions obtenues s’élevaient à FCFA 121 600 000 000 FCFA contre 55 milliards FCFA sollicités.
Le taux de souscription réalisé a été de 221,09%.
La part des institutionnels dans l’ensemble des souscriptions a été de 93,47% ; les souscriptions provenaient principalement de trois pays (le Burkina Faso en premier, la Côte d’Ivoire en second et le Bénin en troisième) pour 99% de l’ensemble des souscriptions.
Tous les pays de l’UEMOA, à l’exception de la Guinée Bissau, à travers des sociétés et des personnes physiques, ont souscrit à cet emprunt.
La participation des personnes physiques a été appréciable et s’est située à près de 2% du montant retenu. Des souscriptions ont été reçues de la France, du Gabon, de l’Ethiopie, du Nigeria, de Taïwan, du Japon, des Etats- Unis d’Amérique, du Canada et du Brésil.

Vous êtes le chef de file du syndicat de placement de cet emprunt obligataire dont on vient d’assister à la cérémonie de première cotation. Quand on a réussi une telle opération, quels sentiments vous animent ? Le soulagement ? La satisfaction ? La fierté ?

• La satisfaction pour la SBIF car elle a pu mener à bien le mandat à elle confié par le Trésor public du Burkina et la fierté pour notre pays car il n’est pas à douter que la grande réussite de cet emprunt de l’Etat du Burkina traduit incontestablement la forte crédibilité des investisseurs non seulement à l’égard de son économie en général, mais aussi et surtout de la bonne gestion de ses finances publiques. En effet, à travers cette troisième cotation d’une émission obligataire publique du Trésor du Burkina, l’Etat du Burkina devient non seulement un acteur majeur du marché financier de l’UEMOA, mais gagne en notoriété et en crédibilité en référence aux différents investisseurs qui ont eu confiance en lui à travers l’achat de ses obligations.

Maintenant que la vie boursière de l’emprunt a commencé, quelle est la suite de votre boulot ou prend-il fin dès cet instant?

• Le mandat que nous a confié le gouvernement du Burkina a pris partiellement fin avec cette cotation de l’emprunt Trésor public du Burkina Faso 03.
Nous disons partiellement, car la SBIF assure, pour toute la durée de l’emprunt, le service financier de l’emprunt TPBF. Elle doit suivre le versement des intérêts et le remboursement du capital par l’émetteur aux souscripteurs.

Après ceux de 2003 et de 2011, c’est donc la troisième opération du genre que vous arrangez au profit de l’Etat burkinabè alors que la précédente n’a pas expiré. Ne courons-nous pas quelque part le risque d’un surendettement ?

• A notre avis, ce troisième emprunt obligataire du Burkina n’entraîne pas un surendettement de l’Etat. Avant de lancer une telle opération, les services techniques de l’Etat vérifient sa faisabilité au regard de certains critères dont la soutenabilité de la dette. Il ne faut pas oublier que le Burkina Faso bénéficie d’une appréciation favorable et positive de la part de l’ensemble de ses partenaires au développement à cause de la rigueur qu’il met dans la gestion de son économie en général et de ses finances publiques en particulier.

Si le titre de l’emprunt obligataire burkinabè, dont la mise de départ est de 10 000 FCFA, peut monter, il peut aussi chuter pour diverses raisons. N’est-ce pas quelque part jouer à la roulette russe avec l’argent public ?
• Non, pas du tout. En général, les cours des obligations varient très peu sur notre marché. Les investisseurs qui achètent les obligations sont des institutionnels (banques, assurances et caisses de retraite). Ils les conservent jusqu’au remboursement final. Ces investisseurs ne sont pas des «boursicoteurs». En somme, les titres obligataires comme le TPBF 03 restent en général stables sur le marché boursier.

Admettons néanmoins que le titre dégringole. Quels mécanismes sont mis en place pour que ni l’Etat ni les souscripteurs ne boivent la tasse ?
• Tout d’abord les obligations comme les autres titres de la BRVM ne peuvent pas dégringoler, c’est-à-dire connaître une importante baisse brutale et rapide. Au niveau de la BRVM, la variation boursière des titres est contenue dans une fourchette de + ou - 7%. Les cours des titres ne peuvent pas varier de plus de 7% ou baisser de moins de 7% en une même séance de bourse. Ce système est déjà important pour les investisseurs. Il n’existe pas de mécanisme spécial mis en place pour protéger les investisseurs. Il ne faut pas oublier que la Bourse est simplement un marché de valeurs mobilières. La Bourse est tout d'abord un lieu de financement et de placement. Elle permet l’allocation et la gestion des risques.
Vous arrive-t-il de recevoir des boursicoteurs fâchés parce que vos prévisions ne se sont pas avérées et qu’ils ont, de ce fait, perdu beaucoup d’argent ?

• Non. Cependant, nous faisons parfois, même si c’est rare, l’objet d’incompréhensions de la part de certains investisseurs qui estiment que les dividendes versés par certaines entreprises sont en deçà de leurs attentes. Nous essayons de leur faire comprendre qu’en tant qu’intermédiaire financier, nous ne pouvons pas obliger les entreprises à augmenter le montant de leurs dividendes. Nous leur expliquons que c’est l’assemblée générale des actionnaires de la société qui décide du niveau de dividende à payer.

Parmi les sociétés et organismes publics burkinabè cotés à la BRVM, quelle est votre plus grande réussite ?

• L’offre publique de vente de l’ONATEL. Le 22 décembre 2008, c’est-à-dire 03 jours avant la fête de Noël, lors du lancement de l’Offre publique de vente des actions ONATEL, d’aucuns pensaient que la période n’était pas favorable et le scepticisme était ambiant puisque la Société financière internationale (SFI) a été à la rescousse et mise à contribution pour acheter les actions qui n’auraient pas été vendues. Malgré tout cela, nous avons préparé avec professionnalisme et réalisé la première opération d’offre publique de vente d’actions au Burkina avec grand succès.
Vous l’avez reconnu vous-même dans votre discours, la culture et la pratique boursières ne sont pas encore ancrées chez nous. Concrètement quelles recettes faut-il développer pour y parvenir ?

• Il faut poursuivre et élargir les formations entreprises depuis plusieurs années.
Il faut continuer, par plusieurs méthodes et canaux, de former et d’informer les investisseurs personnes physiques et morales sur les opportunités de placements rentables et de financements d’investissements adaptés qu’offre notre marché financier sous-régional.
Il faut aussi que nos Etats encouragent l’épargne boursière à travers certains avantages donnés aux entreprises et aux particuliers qui investissent sur le marché financier. A titre d’exemple, l’Etat pourrait revoir à la baisse le tarif de l’impôt sur le bénéfice pour les entreprises qui ouvriront leur capital au public à travers la Bourse et fixer un montant exonéré d’IUTS que chaque salarié pourra investir en bourse pour une durée minimale de 05 ans. Dans certains pays hors UEMOA, ce type d’encouragement existe déjà.

Théoriquement tout le monde peut boursicoter mais dans les faits quel «minimum boursier» faut-il avoir pour s’adonner à ce qui, aux yeux de certains, s’apparente à un jeu d’argent ?
• La Bourse n’est pas un jeu d’argent. On ne doit pas jouer avec l’argent. La Bourse est un marché réglementé où les valeurs mobilières telles les actions et les obligations sont vendues et achetées. Ces valeurs mobilières ont une cote qui définit leur prix.
Les marchés boursiers sont au cœur du développement économique et financier. Il est vrai que des rendements élevés attirent souvent les investisseurs. Cela n’empêche pas certains investissements boursiers d’être risqués et d’entraîner parfois, disons très rarement, des pertes partielles ou totales de capital investi.
Pour intervenir en bourse et éviter les surprises désagréables, il faut confier son épargne à des professionnels de l’investissement boursier. On n’investit pas en bourse comme on joue au loto.

Entretien réalisé à Abidjan par
Ousséni Ilboudo 

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