Tomates | maraîchers | maraîchage Production de la tomate : La galère des maraîchers de Di dans la province du Sourou

Au Burkina Faso, la tomate figure parmi les productions maraîchères les plus importantes.
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Sur les 2 240 hectares de périmètres irrigués aménagés par le Millennium challenge account  (MCA) à Di, commune rurale située à 250 kilomètres de Ouagadougou dans la province du Sourou, les paysans font le maraîchage pendant la saison sèche et produisent beaucoup de légumes dont la tomate. Si les paquets technologiques et la générosité de la nature leur permettent d’avoir de bonnes récoltes, plus de 10 000 tonnes de tomates par saison, par contre, écouler les productions à bon prix reste une véritable paire de manches. Les producteurs accusent d’énormes pertes, obligeant certains à réduire les surfaces ou à abandonner la production de la tomate. Constat sur le terrain.
 
Périmètre aménagé de Di dans le Sourou. En cette matinée du 18 février 2016, des plantes verdoyantes s’étalent à perte de vue sur les 2 240 hectares de périmètres irrigués aménagés par le Millennium challenge corporation (MCA). Cette végétation luxuriante est composée de plants d’oignon, de poivron, de haricot vert, de pomme de terre, de maïs et de tomate. La daba accrochée à l’épaule gauche, le corps et les habits maculés de boue, Mahamoudou Gorou inspecte son champ de tomates d’un hectare. Dans la lumière du soleil levant et sous une brise légère, les  plants  ploient sous le poids des nombreuses tomates qu’ils portent.  Bien grosses, certaines rouges et la majorité de couleur orange, les tomates brillent et donnent envie de les croquer. La cueillette dont l’heure est imminente, s’annonce  bonne. Cependant, M. Gorou, plutôt que de se réjouir de l’état de son champ, a l’air inquiet. La vente prochaine de ses tomates le préoccupe. « Ici, nous disposons d’un accompagnement technique, la terre est fertile, l’eau est abondante. Tout cela combiné aux efforts que nous fournissons nous garantit la plupart du temps de bonnes récoltes. Le seul problème réside dans la commercialisation de nos produits à cause de l’absence de marché », s’apitoie-t-il. 
 
Quand la récolte rime avec le tourment
 
Surtout que la tomate, ajoute-t-il, dès qu’elle est mûre, ne peut pas être conservée pendant longtemps. « Toutes les voies d’accès à Di (Dédougou-Di, Didir –Di, Yako-Di) sont en très mauvais état et peu de commerçants s’aventurent ici pour faire des achats. Ce sont surtout les Ghanéens qui le font et ils nous imposent leur prix. C’est donc brader ses tomates ou les laisser pourrir. En début février, j’ai vendu mes tomates à raison de 2 000 F CFA la caisse de 140 kilogrammes. C’est une perte considérable pour moi », relate-t-il, la voix tremblante. A quelques pas du champ de Mahamoudou Gorou se trouve celui de Moussa Gorou. Svelte, la quarantaine bien sonnée, il produit de la tomate depuis dix ans. Son champ présente la même physionomie que celui de Mahamoudou Gorou. Là, le maître des lieux aidé de ses enfants récoltent les tomates et les mettent dans des caisses. Le soir, il compte les vendre à des Ghanéens.  « L’année passée, j’ai vendu ma tomate à perte et j’ai eu un crédit de 300 000 F CFA. Pour cette raison, je ne produis la tomate que sur un quart d’hectare contrairement à la saison précédente où j’avais exploité un hectare. Je sais aussi que ce que je récolte aujourd’hui (NDLR : le 18 février) sera bradé mais je n’ai pas le choix », dit-il, anxieux. Dans son champ d’un hectare mitoyen à celui de M. Gorou, Minata Zouré ne produit que de l’oignon dont les feuilles balancent au rythme du vent. Le front en sueur, elle avoue ne plus produire la tomate à la suite d’une déconvenue subie en 2015. « J’ai pris un crédit de 400 000 F CFA pour payer des intrants agricoles que j’ai injectés dans la production de tomate. La récolte fut bonne mais faute d’acheteurs, une grande partie de mes tomates ont pourri et jonchaient mon champ. Je n’ai pas pu tirer mon épingle du jeu et je suis toujours endettée. Depuis lors, j’ai arrêté de produire cette spéculation », raconte-t-elle, la gorge nouée.
 
Une organisation à l’épreuve des intermédiaires
 
Elle soutient  qu’elle ne reprendra la production de tomate que si l’Etat décide d’acheter toutes les récoltes des paysans  à un prix planché. « En ce moment, le producteur sera confiant car il sait que toute sa récolte sera achetée à un bon prix. Mais là, nous sommes obligés de faire la cour aux ghanéens qui sont d’ailleurs notre seul salut. Dans ces conditions, il est difficile pour nous d’avoir de bons prix car ils sont les rois et nous les serviteurs. Nous n’avons d’autre choix que de nous contenter de ce qu’ils nous donnent », explique-t-elle amère. Justement pour trouver une solution au problème de la fixation des prix des tomates, les paysans se sont organisés au sein de l’Union départementale des producteurs du nouveau périmètre de Di (UDPNPD). Le président de ladite structure, Lamine Bélémou, stipule que les membres se réunissent, discutent et fixent les prix de la caisse de tomate en fonction des coûts de production et des prix pratiqués à Yako, Ouahigouya, Kongoussi et Ziniaré. «Ensuite, chaque producteur remplit autant de caisses qu’il peut et les amène au centre de tri, lieu de vente des tomates. Chaque caisse est estampée du nom de son propriétaire. Après la vente, chacun récupère son argent. Cette organisation nous permet d’avoir des prix raisonnables », indique-t-il et d’ajouter que cette organisation subit cependant le diktat des intermédiaires. « Ceux-ci ne cultivent pas mais profitent plus des revenus de la tomate que les producteurs. Ils ont lié amitié avec des Ghanéens qui passent forcément par eux pour payer. Ils peuvent dire par exemple aux Ghanéens d’acheter la caisse de tomate à 10 000 F CFA et aux producteurs ils disent un prix moindre que la somme. Tout le surplus leur revient donc », explique-t-il, très remonté contre cette pratique.  
Justement dans l’après-midi du 18 février, le centre de tri est bondé de monde. Des centaines de caisses de tomates y sont entreposées. Deux camions ghanéens sont garés, l’une en provenance d’Accra est en  chargement tandis que l’autre qui vient de Hamélé est toujours vide car aucun marché n’est encore conclu. Les acheteurs venus de Hamélé, hommes et femmes confondus, discutent fort  avec quatre intermédiaires . 
 
La dépendance de Yako et des environnants 
 
Ceux-ci se débrouillent tant bien que mal pour communiquer dans un anglais approximatif avec leurs amis ghanéens, avant de s’adresser au représentant de l’UDPNPD. Le marché est conclu, le prix de la caisse de tomate de 140 kilogrammes est fixé à 12 000 F CFA et le chargement du camion vide débute. Ce qui réjouit le trésorier  de l’UDPNPD, Dramane Yarango. « En début février, nous étions à 2 000 F CFA pour cette caisse, nous espérons que le prix augmentera jusqu’à 30 000 F CFA d’ici à avril car en ce moment la tomate est finie à Yako », souhaite-t-il. Il précise que les prix pratiqués à Di représentent la moitié de ceux fixés à Yako et les villes environnantes en raison des voix bitumées qui y mènent.  « Si nous ne faisons pas ainsi, les Ghanéens refusent de venir à cause du mauvais état de la route. Eux aussi souffrent. Quand ils chargent la tomate, ils peuvent faire huit heures pour rallier Tougan (45 kilomètres). Parfois, leurs véhicules tombent en panne et les tomates pourrissent ; ce qui engendre des pertes considérables pour eux. Ils tiennent compte de tous ces paramètres pour  accepter ou refuser les prix que nous leur proposons », témoigne-t-il. Des propos que corrobore l’acheteur ghanéen, Abdoul Aziz Aïdara. Dans un français laborieux accompagné de grands gestes, il soutient qu’il vient à Di depuis 20 ans pour payer la tomate. A ceux qui disent que les Ghanéens payent les tomates à vil prix, il répond que les prix sont fixés en fonction des conditions d’accès de la ville et des difficultés subies. « Il est très difficile d’avoir un camion pour venir à Di. La majorité des propriétaires refusent de nous louer leur camion quand ils savent que c’est pour venir à Di. S’ils acceptent, alors ils augmentent le prix. Après le chargement de la tomate, nous faisons des heures interminables sur la route, les camions tombent souvent en panne, beaucoup de tomates pourrissent et nous perdons beaucoup d’argent. Nous demandons aux autorités burkinabè d’arranger les routes pour que tous, acheteurs comme producteurs, s’en sortent», implore-t-il. Pour M. Bélémou, la culture de la tomate est une activité très rentable à condition de pouvoir écouler ses récoltes. « Pour un coût de production de 300 000 F FCFA, le paysan récolte en moyenne 25 tonnes de tomate par hectare. S’il y a le marché, il peut gagner 2 000 000 F CFA », détaille-t-il. 
 
Des solutions aux problèmes de commercialisation
 
Pour parvenir à ces résultats, M. Bélémou entrevoit plusieurs solutions : le bitumage des voix d’accès à Di, le payement des productions par l’Etat à un prix planché ou l’ouverture d’une usine de transformation de la tomate à Di. « Si l’une de ces trois solutions est mise en œuvre, des gens vont quitter même Ouagadougou pour venir travailler à Di car nous avons tout ici pour réussir. Les quantités de spéculations produites ne représentent que la moitié de nos capacités réelles. Seule l’absence de marché nous freine », déplore-t-il. 
Outre la tomate, les autres spéculations produites dans le périmètre notamment l’oignon qui ne peut être conservé pendant un certain temps, sont bradées par les producteurs. Face à l’absence de marché, l’Autorité de mise en valeur de la vallée du Sourou (AMVS) propose aux agriculteurs de Di de produire en fonction de la demande. «Un changement de comportement s’impose. Il ne faut produire que quand on a déjà des contrats de vente. Cela évite d’écouler ses produits à vil prix », préconise le directeur d’appui à la production de l’AMVS, Fulbert Parou. Alors que la région de la Boucle du Mouhoun est qualifiée de « grenier du Burkina Faso », M. Parou exprime son incompréhension face au non-bitumage des voies qui y mènent. « Si tu as la nourriture stockée dans un grenier auquel tu ne peux accéder, alors tu n’as pas de nourriture », développe-t-il, dubitatif. A l’en croire, le Sourou dispose de tout ce dont il faut pour participer grandement à l’atteinte de la sécurité alimentaire au « pays des Hommes intègres ». « Il y a de bonnes terres, de l’eau, le paquet technologique, la main-d’œuvre abondante et motivée pour produire. Il ne manque que les routes et la transformation qui résolvent à elles deux le problème de la commercialisation », avance-t-il. Selon lui, construire ne serait-ce que des chambres froides afin de conserver pendant longtemps les récoltes peut résoudre un tant soit peu les problèmes de commercialisation. Il relève aussi qu’il faut une usine de transformation de la tomate qui tournera à plein régime car il y a moult variétés améliorées de tomate mises au point par la recherche scientifique pour la saison pluvieuse. «A défaut,  nous pouvons faire des transformations sommaires comme les Ghanéens. Ces derniers  broient, pasteurisent, mettent nos tomates dans des sachets et les envoient en Italie. Ils disent qu’ils produisent de la tomate au Nord de leur pays ; ce qui est archi faux. La majorité vient du Burkina Faso car ce sont eux qui payent les tomates partout où elles sont produites sur le territoire national. Qu’est-ce qui empêche le Burkina Faso de faire cette transformation primaire ?», s’interroge-t-il.  En attendant de trouver une réponse à sa question, M. Parou et les producteurs de Di espèrent tous l’intervention de l’Etat dans de meilleurs délais pour résoudre la question de la commercialisation de la tomate et de toutes les spéculations produites dans le périmètre irrigué de Di et la vallée du Sourou. 
 
Eliane SOME
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